Il y a des cartes que nous regardons depuis si longtemps que nous avons fini par oublier qu'elles ne sont pas le monde.
La carte de Mercator en est peut-être l'un des exemples les plus célèbres. Elle nous est familière, elle nous paraît naturelle, presque évidente. Pourtant, elle déforme les surfaces : plus on s'éloigne de l'équateur, plus les territoires apparaissent agrandis.
Ce n'est pas une erreur de la carte. C'est la conséquence de la manière dont elle représente un monde sphérique sur une surface plane.
La France abandonne la projection de Mercator au profit d’une représentation qui restitue mieux les superficies, l’Equal Earth de l’ONU
Derrière ce changement apparemment technique se joue en fait une bataille beaucoup plus géopolitique : comment les puissances se voient, et voient leurs rivales.
Et si la carte de la beauté et de l'esthétisme imposée par l'IA aujourd'hui demandait à être aussi retravaillée !
Quand l’IA refuse d’être artisan.
Je pensais avoir compris.
L’IA pouvait devenir créative. Elle pouvait proposer des images, des interprétations, des associations auxquelles je n’aurais pas pensé. Pour illustrer un texte, par exemple, cette créativité pouvait être passionnante. On aime ou on n’aime pas, mais il se passe quelque chose. L’IA peut alors devenir une partenaire de proposition artistique.
J’avais même formulé cette idée ainsi :
Plus l’IA deviendra créative, moins elle sera capable d’imiter durablement un artiste vivant. Car tout ce qui vit suit son propre chemin !
Je pensais alors que cette créativité permanente de l’IA ne constituait pas nécessairement une menace pour l’artiste : l’artiste vivant continuerait lui aussi à évoluer, à chercher, à se tromper, à bifurquer. Il aurait toujours son propre chemin.
Puis j’ai voulu lui demander autre chose.
Je n’ai plus voulu qu’elle crée. Je lui ai demandé de travailler sur une œuvre existante, comme pourrait le faire un artisan dans un atelier.
Un lithographe à qui l’artiste confie son dessin ne redessine pas la bouche parce qu’il la trouve étrange. Il ne corrige pas une main parce qu’elle ne correspond pas à son idée de l’anatomie. Il ne déplace pas la signature. Il respecte le trait qui lui est confié.
C’est précisément là que l’IA m’a déçu.
Même lorsque je lui demande explicitement de ne rien modifier, elle intervient encore. Elle embellit d’après des critères abscons.
L’IA peut être un excellent partenaire de proposition artistique. Mais tant qu’elle ne saura pas devenir artisan lorsqu’on le lui demande, comme un lithographe face à l’artiste, la présenter comme un simple outil est profondément trompeur.
Car à ce moment nous perdons tout le bénéfice d’une saine émulation, pour subir une imposition violente. Charge restera à l’artiste d’exister dans les années à venir, en force si nécessaire, ou, par la force en dépit.
Ce qui fera la différence reste notre capacité à survivre au flux incessants des communicants, en y opposant nos propositions répétées et affirmées de notre courage à la différence esthétique. Ceci étant déjà une forme de renoncement, car l’artistique ne se nourrit pas que d’esthétique !
Voici donc ici, proposé à vous chers artistes, notre slogan de résistant :
Plus l’IA deviendra créative, moins elle sera capable d’imiter durablement un artiste vivant. Car tout ce qui vit suit son propre chemin !
Charge à nous, artistes, de diffuser sans répit un autre accès à la beauté, devenu tout à coup chemin de traverse.
