Revenir au site

La Bourse, le concept et le bison

Marcel avait raison : c'est du champ des impossibles que naît l'art conceptuel.

1 novembre 2026

Le prix Marcel Duchamp 2026 remet sur la table une question :
que vend-on aujourd’hui sous le nom d’art ?

L’art conceptuel a fait du concept l’œuvre elle-même. La réalisation devient secondaire. Le savoir-faire, facultatif. Il suffit parfois d’énoncer une idée, de lui trouver un titre et de convaincre quelques personnes autorisées de son importance.

Mais cette opération n’est pas sans parenté avec une autre : l’acte boursier.

À la Bourse, on achète et l’on vend des anticipations. Une valeur peut s’échanger avant même que la réalité qu’elle représente existe. Le concept produit la valeur. La promesse devient marchandise.

L’art conceptuel prolonge cette logique dans le domaine artistique. L’idée devient l’objet de la transaction. La valeur repose sur le discours, la reconnaissance et la désignation. La finance n’a pas inventé l’art conceptuel. Mais elle a trouvé là un terrain particulièrement favorable.

Le rapport du Sénat de Yann Gaillard, publié en 1999, décrit la spéculation sur le marché de l’art des années 1980. Il montre aussi comment certains grands collectionneurs ont cumulé les rôles : acheteurs, vendeurs, organisateurs d’expositions et créateurs d’institutions. Raymonde Moulin résume le mécanisme : valeur esthétique et valeur financière doivent se garantir l’une l’autre.

Voilà le circuit : le marché achète, l’institution consacre, le discours justifie, la cote confirme. La valeur se fabrique en vase clos.

Un coup de balai dans le musée

En 2015, au Museion de Bolzano, des femmes de ménage ont jeté une installation de Goldschmied & Chiari. Elles l’avaient prise pour les restes d’une fête. Bouteilles, confettis, mégots : tout y était. Elles ont nettoyé. Le musée a fait reconstituer l’œuvre.

La scène est magnifique.

Si le concept suffit à faire l’œuvre, pourquoi le geste des employées ne serait-il pas lui aussi un acte conceptuel ?
Elles ont transformé l’installation. Elles l’ont même supprimée. Mais leur intervention fut une erreur de ménage, tandis que celle des artistes méritait une exposition.

La différence ? Le statut de celui qui agit. Le musée avait désigné les uns comme artistes. Les autres étaient chargées de nettoyer derrière eux.

Deux mots pour deux activités

Le problème dépasse largement les querelles de goût.
C’est le mot ART qui est devenu inutilisable à force de tout désigner.

La peinture exige un savoir-faire. Elle engage le regard, la main, la matière, l’expérience et le temps. Elle transforme une surface en image. Elle donne forme à ce qui, sans elle, resterait informe.

Le conceptuel peut faire de l’idée sa finalité. Ce n’est pas la même activité.

Alors pourquoi leur imposer le même nom ? Il faut deux mots. Non pour réduire la peinture à une catégorie parmi d’autres, mais pour cesser de confondre la réalisation d’une œuvre avec l’énoncé d’un concept.

À force de célébrer ceux qui désignent, commentent et valorisent, le système finit par rendre invisible celui qui fait. Le savoir-faire devient presque suspect. La fabrication, une option. Le discours, une consécration.

C’est une drôle de civilisation que celle qui sait donner un prix à une idée, mais ne sait plus reconnaître le travail.

Le premier conceptuel

Imaginons une tribu préhistorique. La chasse au bison est terminée. Les chasseurs ont rapporté la viande. Dans la grotte, un peintre a représenté l’animal. Il a observé, préparé ses pigments, maîtrisé son geste. Il a rendu visible une expérience partagée par tous.

Autour du feu, un autre personnage réclame sa part.

Il n’a pas chassé. Il n’a pas peint. Il n’a aucun talent, même pas littéraire. Il ne sait pas raconter une histoire. Il parle pour ne rien dire et attend qu’on le serve.

Le voilà, le premier conceptuel !

Pas un conteur : les conteurs qui ont du talent ont un vrai savoir-faire. Pas un artiste raté : il faudrait encore qu’il ait essayé quelque chose. Non, un bon à rien qui voudrait toucher sa part de la chasse sans chasser, ni peindre d’ailleurs.

Le peintre a produit une image. L’autre a produit du vent. Mais si la tribu accepte de considérer le vent comme une contribution, le partage est fait.

Les recherches sur l’art pariétal montrent pourtant le travail considérable qu’exigeaient ces images : temps, outils, éclairage, compétences et organisation. Diego Garate l’étudie notamment dans son article de 2025 consacré à la grotte d’Atxurra. Étude publiée dans le Journal of Archaeological Method and Theory.

La question est donc simple : que devient une société qui ne distingue plus celui qui fait de celui qui prétend avoir fait ?

Une tribu où chacun réclame sa part du bison, mais où plus personne ne chasse, ne peint, ne construit ni ne transmet. Et bientôt, c’est celui qui n’a rien fait qui décide de la valeur du travail des autres.

Et ils ont inventé la cotation en Bourse et l’art conceptuel !

Batistin artiste, président de CHEZ XYZ association artistique.