Photo : Chatsam / Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 3.0
Conseils d'ambiance.
Colère d'artiste : j'ai fini par admettre que je n'ai plus aucun critère à opposer au marché de l'art.
Tout est art aujourd'hui, et ce qui ne l'est pas aussi ; le seul étalon qui semble encore tenir debout est la cotation, sur un marché qui ne connaît plus de limite. Et ce qui m'agace le plus, ce n'est pas tant cette dérive-là — on la connaît, on la subit — que de savoir que le public a perdu, lui aussi, exactement le même repère. En musique, une fausse note, presque tout le monde l'entend et le dit ; l'oreille reste éduquée, même chez qui n'a jamais ouvert un solfège. Devant une image, cette faculté de jugement collectif s'est éteinte. Plus personne, ou presque, ne sait dire pourquoi un tableau tient et un autre pas. Alors je cherche ce qui, malgré tout, résiste. Et je le trouve, modestement, dans ce que je sais encore avec certitude : la matière même de mon métier.
Ce qui résiste : l'humilité des pigments
Nous ne sommes que de pauvres terriens. Nos pigments — rouge, bleu, jaune, puis mauve, vert, orange — mélangés entre eux sans discernement, ne mènent qu'à un marron sale, une teinte peu ragoûtante. Toute la peinture tient dans cette règle : composer sans jamais pousser les couleurs hors de leurs limites. Les couleurs de ciel, elles, celles de l'arc-en-ciel, mélangées à leur tour, reconstruisent non pas la boue mais la Lumière : un blanc parfait. Entre ces deux bornes — nos pigments qui se salissent, le ciel qui s'efface en clarté — il y a une leçon d'humilité qu'aucune cote ne peut acheter. C'est un savoir vérifiable, transmissible, qui ne dépend d'aucune mode.
Et je maintiens, contrairement à une idée reçue, que la lumière extérieure n'est pas non plus un étalon stable auquel se raccrocher. Un jour blanc de plein été, qui brûle les yeux, brûle tout autant les couleurs d'un tableau : il les délave, les aplatit, les pousse elles aussi vers ce blanc qui efface tout. Les peintres qui travaillent encore dehors se font rares ; la plupart composent en atelier, et c'est là que se niche le vrai repère. La lumière d'atelier est un point zéro, stable, à partir duquel on construit ses gammes d'harmonies. Éclairer un tableau chez soi, ce n'est donc pas chercher à imiter le soleil, c'est retrouver la qualité de cette lumière de travail sous laquelle l'œuvre a pris forme.
Ce que le marché de l'ampoule sait encore mesurer
Voici ce qui, à mes yeux, a quelque chose d'ironique et de réconfortant à la fois : le seul endroit où un critère de qualité objectif et mesurable subsiste encore dans toute la chaîne, ce n'est plus chez les commissaires d'exposition — c'est chez les fabricants d'ampoules.
Il existe un indice, l'IRC (Indice de Rendu des Couleurs, noté de 0 à 100), qui mesure avec quelle fidélité une source lumineuse restitue les teintes d'un objet par rapport à la lumière naturelle. Les musées et galeries en exigent presque toujours plus de 90, souvent 95. En dessous de 80, le rendu est jugé médiocre pour ce type d'usage. Et il existe une valeur plus fine encore, le R9, qui mesure spécifiquement la fidélité des rouges saturés — le pigment de terre rouge étant précisément le premier à s'effacer, dans la nature, sous l'effet des ultraviolets, comme en témoignent les enseignes rouges de nos villes qui pâlissent toujours avant les autres.
Voilà ce que je trouve troublant : on sait encore, dans l'industrie de l'éclairage, chiffrer objectivement ce qu'un rouge doit rester pour être vrai. On ne sait plus dire, devant une toile, ce qu'un tableau doit être pour être bon. Le sujet redevient d'actualité en 2026 : plusieurs aides publiques dédiées au LED professionnel ayant été supprimées en début d'année, particuliers comme professionnels sont poussés à choisir leurs ampoules autrement que par le seul prix — et donc, malgré eux, à s'intéresser de nouveau à la vérité d'une couleur.
Une proposition concrète, pour les Journées du Patrimoine
De cette colère, il faut bien que sorte quelque chose. Voici la mienne : puisque le regard collectif sur la peinture est perdu, réapprenons-le par un biais vérifiable et sans prétention — la lumière.
Les Journées européennes du patrimoine (19-20 septembre 2026) offrent, chaque année, l'occasion d'entrer dans des musées et des galeries où la lumière est pensée avec un soin extrême. Je propose ceci, très concrètement : regardez les spots avant de regarder les toiles. Repérez l'angle du faisceau, la chaleur ou la froideur de la lumière, la façon dont un rouge reste vif ou s'éteint selon l'endroit où vous vous placez. Ce n'est pas une distraction. C'est un exercice d'attention, concret et transmissible — exactement ce qui manque aujourd'hui au regard porté sur la peinture. Un enfant peut apprendre à repérer une lumière qui trahit une couleur bien avant qu'on lui explique la composition ou l'histoire de l'art. C'est un premier pas, modeste, vers un œil exigeant.
Car il y a une différence essentielle entre vulgariser et vulgariser mal. La vulgarisation de la culture — transmettre un savoir-regarder, à la portée de tous, sans le réduire — n'a rien à voir avec la vulgarité du marché de l'art, où tout se vaut dès lors que tout se vend. Apprendre à voir une lumière juste, c'est un acte d'exigence populaire, pas une simplification.
Vive l'éclairage, donc. Et vive, au fond, Les Lumières — celles qui éclairent un tableau, et celles, plus anciennes, qui pariaient qu'apprendre à voir clair pouvait être un projet collectif.
La peinture est une musique, la couleur est une onde.
Batistin, artiste peintre, president de l'association CHEZ XYZ