Budget 2027 : 126 milliards à trouver, et une boîte de sardines à 1 euro qui dit tout
Chronique
La dette de la France a franchi les 3 554 milliards d'euros à la mi-août, soit 118,2 % du PIB. Un chiffre qui ne dit encore rien tant qu'on ne le met pas en mouvement : chaque seconde, il progresse de l'équivalent de plusieurs SMIC nets mensuels.
Un automne budgétaire qui s'annonce difficile
Le déficit public devrait atteindre 5 % du PIB en 2026. Pour préparer le budget 2027, Bercy a commandé un rapport d'experts indépendants sur la trajectoire des finances publiques à l'horizon 2030 : sans correction, le déficit pourrait grimper à 5,9 % dès 2027, puis 7 % en 2030 — un niveau plus sévère que celui atteint en pleine crise sanitaire. Le rapport chiffre à 126 milliards d'euros l'effort budgétaire nécessaire d'ici la fin du prochain quinquennat pour simplement stopper la progression de la dette.
Le Premier ministre Sébastien Lecornu a lui-même qualifié le niveau de la dette et du déficit de « préoccupant, grave même ». Le débat sur le budget 2027, qui s'ouvrira à l'automne, s'annonce donc au moins aussi tendu que celui de l'an dernier — avec, en toile de fond, une question que peu de responsables politiques posent frontalement : d'où vient vraiment la richesse qu'on nous demande de mieux répartir ?
Ce que m'a appris une boîte de sardines à un euro
Il était une fois une boîte de sardines à l'huile en promotion, à un euro, perdue au fond d'une caisse en carton, au rayon des fins de stock d'un supermarché discount. Je l'ai adoptée, rejoignant le banc des pauvres qui, comme moi, rêvent aux filets — de bœuf, évidemment.
Un bout de pain sec trempé dans l'huile, un citron pour la tuer, deux grosses sardines, ma solitude, la faim bientôt apaisée : le bonheur, temporaire mais excellent, m'attendait. J'ai allumé la télévision pour inviter quelques amis à ma table, et je suis tombé sur un jeune homme perdu seul dans une grotte de montagne, parti chercher un fossile marin à revendre en ville, qui s'apprêtait lui aussi à croquer son pain sec — mais qui, avant, a remercié Dieu et les hommes pour son bout de pain et trois gouttes d'eau.
Alors j'ai fait la pause, moi aussi. Et je me suis lancé dans une entreprise qui a quelque chose de diabolique : remercier, un par un, les quelque trois millions d'individus qui se sont mis en mouvement pour porter jusqu'à ma bouche deux sardines. Une boîte en fer blanc — des mines, des aciéries, des ouvriers, des ingénieurs, des chauffeurs poids-lourds. Une étiquette de papier — des forêts entretenues dix ans, des machines énormes, du caoutchouc pétrolier. L'huile, les bateaux, les filets, les pavillons, les chimistes qui cherchent une peinture non nocive pour le krill. La caissière. Le supermarché.
Le tout, un euro.
À mon humble avis, on se fout de nous : un euro ne suffit pas à payer tout ce monde-là. Alors soit je viens de m'offrir, pour un euro, trois mille ouvriers, leurs patrons, leurs usines et leurs machines — soit il faut se rendre à une triste évidence : notre système ne fonctionne pas comme les grands de ce monde tentent de nous le faire croire. Ce n'est pas le travail qui est producteur de richesse. C'est la planche à billets.
Ce que la dette raconte, une fois qu'on l'a comptée
Je ne suis pas économiste, et je ne prétends pas trancher un débat qui occupe des rapports de 37 pages et des commissions entières. Mais il y a quelque chose de juste dans l'étonnement du consommateur devant sa boîte de sardines à un euro : le prix qu'on nous présente ne correspond presque jamais à la somme du travail réellement engagé pour la produire. Ce n'est pas la boîte qui ment, c'est ce qui la finance : un argent qui n'est plus fabriqué pour représenter une valeur réelle, mais pour être lui-même vendu, acheté, revendu, spéculé — surcoté un jour, dévalué le lendemain, sans que rien de tangible n'ait changé entre-temps.
La dette publique elle-même n'échappe pas à ce vertige. Chaque jour, la dette française s'échange sur les marchés comme n'importe quel titre financier, son prix montant ou descendant selon la confiance des investisseurs. Il existe même un instrument qui pousse la logique jusqu'à l'absurde : les CDS, ces contrats qui permettent de parier sur le défaut d'un pays sans posséder la moindre parcelle de sa dette — un peu comme assurer la voiture du voisin en espérant secrètement l'accident. C'est ce mécanisme, précisément, qui a été montré du doigt pendant la crise grecque du début des années 2010, quand des spéculateurs pariaient sur l'effondrement d'un État sans y avoir le moindre intérêt réel, sinon celui de gagner sur sa chute.
3 554 milliards d'euros : peut-être n'est-ce, au fond, que le symptôme le plus visible d'une monnaie qui a fini par se négocier elle-même, plutôt que de simplement mesurer ce que nous produisons.
Batistin, artiste peintre, président de l'association CHEZ XYZ
Sources : dettedelafrance.fr, OFCE, Fondation IFRAP, Public Sénat — chiffres AFT, INSEE et rapport Bercy sur la trajectoire budgétaire à horizon 2030.
Photo : Le ministère de l'Économie et des Finances à Bercy, Paris.